Noël 2013, un Fukushima à Fessenheim (2)

L’épisode 1 vous a fait peur ? Vous en voulez plus ? Voila l’épisode 2.

Vendredi 27 décembre, 0h44

Chalampé est à 9,5 km au sud de la centrale nucléaire de Fessenheim. Au moment où la voiture de Jean-Marie B. manque de partir dans le décor (lire notre premier épisode), Emilie Schmid, 6 ans, dort profondément dans la maison familiale. D’un coup, le bocal à poisson bascule de son étagère et se fracasse sur le parquet. La fillette ouvre les yeux. Le poisson rouge se tord en convulsions. Son lit s’ébroue tel un chien se grattant les puces. Les murs remuent. La maison tremble comme dans un de ces films qui font peur. L’enfant sourde se met à pleurer.

0h45

Pierre, son grand frère, dévale les barreaux de l’échelle du lit superposé. Il prend Emilie dans ses bras, l’entraîne dans la chambre de leurs parents.

0h47

Laurent et Gretel Schmid enveloppent leurs deux enfants dans des couvertures. Ils sortent. Les voisins sont sur le pas de leur porte, coiffés de bonnets, anoraks zippés par-dessus les pyjamas. La rue semble animée comme en plein jour, sauf qu’on n’y voit rien. On entend des bruits de voix, des cris. Réverbères éteints. Pas de lumière aux fenêtres, sinon quelques lueurs de bougies et de lampes de poche. Black-out.

0h50

Gretel allume les phares de la voiture. La rue de la Victoire est en ruines. Des maisons se sont effondrées. La boutique du coiffeur a disparu. Des tuiles cassées et des gravats s’étalent sur la chaussée. L’église rose et noire se dresse sans son clocher, tel un poulet décapité. Gretel a les tympans vrillés par une cacophonie d’alertes incendie, d’alarmes antivol de voitures, de sirènes d’ambulances, de voitures de pompiers et de police.

0h52

Munchhouse, à 14 km au sud de la centrale. René Muller, 70 ans, inspecte son écurie. Les six chevaux de trait semblent indemnes. Tremblants de peur, ils ruent, piaffent, hennissent. Pour les calmer, René ouvre les portes du box. La vieille étable de bois a tenu le choc, mais les harnais sont tombés de leurs supports.

René vit là depuis sa naissance. Jamais vu un truc pareil. Ni entendu parler d’un événement du passé comparable. Il pense aux récits de sa mère sur la guerre, les bombardements… Dans la cuisine, le portrait d’Edwige, l’épouse de René, morte cinq ans plus tôt, ne tient plus qu’à un clou tordu.

0h55

Ottmarsheim, à 15 km au sud de la centrale. Un incendie s’est déclaré à l’usine d’engrais et de produits chimiques de Pec-Rhin. Le site est classé Seveso seuil haut.

0h58

Préfecture du Haut-Rhin, à Colmar. Ondine Romana, 48 ans, nouvelle préfète nommée par la gauche, écoute, abasourdie, l’état de la situation dressé par son directeur de cabinet.

— C’est énorme, impensable, bredouille le dircab’. Un séisme majeur. Pire que L’Aquila, 308 morts en Italie en 2009. Plus que le tremblement de terre historique de Bâle en 1356. Énormissime.

— Les maisons ? Comment résistent-elles ? demande la préfète.

— C’est l’Alsace du sud, Madame la préfète. Région rurale. Faible densité de population. Enormément d’habitations anciennes. Elles ne répondent pas aux normes anti-sismiques récentes.

— Quel genre de bilan humain… doit-on craindre ?

— Énorme, Madame, énorme. Des centaines de morts, des milliers de blessés. Il y a de nombreux incendies, des fuites de gaz, des accidents de la circulation. On peut s’attendre à des pillages, des émeutes. Des suicides. Des viols. Il va falloir gérer des dizaines de problèmes à la fois. C’est le désastre national le plus énormissime depuis la débâcle de 1941 !

Si ce crétin prononce encore une fois le mot « énorme », je le vire.

Ondine Romana est en manque. Il lui faudrait un café fumant.

1h02

Village de Fessenheim, tout près de la centrale. Nouria Chalabi, la pharmacienne de la rue des Seigneurs, sort de sa stupeur et pénètre dans sa boutique. En pantalon de velours matelassé et bottes fourrées, une lampe torche à la main, elle inspecte la pharmacie. Presque tous les tiroirs de médicaments sont à terre. Boîtes de comprimés et bouteilles de sirop s’amoncellent en un cauchemardesque éboulis. Seule rescapée, l’armoire qui contient les pastilles d’iode à ingérer en cas d’exposition aux rayons ionisants est restée bien accrochée au mur. Pour la vingtième fois, Nouria tente de joindre ses enfants en vacances chez leurs grands-parents à Marseille. Rien à faire, son portable ne passe pas.

1h07

A la Préfecture, Ondine Romana s’efforce de mettre sur pied une cellule de crise. A défaut de courant électrique du secteur, il faut utiliser le groupe électrogène du PC de la Préfecture pour faire marcher les ordinateurs. Les lignes du téléphone fixe n’ont pas résisté à la secousse. Les portables fonctionnent par intermittence. Au moins une antenne-relais est en panne. Les réseaux sont saturés. On ne peut même pas compter sur un four à micro-ondes! La préfète lappe en grimaçant une tasse de café froid et amer, figé dans la cafetière depuis la veille.

1h10

Griffonnant sur un tableau blanc, le dircab établit la liste des tâches urgentes :

– créer un centre opérationnel départemental (COD) ;

– trouver un moyen de communication efficace avec la cellule interministérielle de suivi et de crise (CISC) du ministère de l’Intérieur, et le Centre Opérationnel de Gestion Interministérielle des Crises (COGIC) ;

– désigner une direction opérationnelle pour coordonner les sapeurs-pompiers, les services sanitaires et le SAMU avec le Conseil général ;

– lancer le plan Orsec.

En attendant la suite : en cas de menace de rejets radioactifs de la centrale nucléaire de Fessenheim, il faudrait déclencher le plan particulier d’intervention (PPI) destiné à protéger les populations. Sans parler de Pec-Rhin qui crame toujours à Ottmarsheim. Enorme…

Si au moins on avait un café buvable… Et on ne peut toujours pas téléphoner. Il faut à tout prix mettre la main sur un téléphone satellite. La préfète en a forcément un quelque part dans son bureau. Elle raffole des joujoux techniques. Bon sang, où l’a-t-elle fourré?

1h15

Les hélicoptères de la sécurité civile survolent la zone frappée par le séisme. Des centaines de maison se sont écroulées. Les pilotes aperçoivent des blessés, des morts. A l’entrée de Chalampé, un poids lourd s’est renversé. Sa remorque bloque le rond-point. La départementale qui dessert la centrale de Fessenheim est complètement encombrée. Les voitures roulent au pas, les ambulances slaloment entre les files de véhicules.

L’usine Pec-Rhin brûle et fume toujours, mais l’incendie est contrôlé, grâce au renfort d’une compagnie de pompiers venue de Mulhouse, toute proche.

Un hélicoptère passe au-dessus d’une maison en flammes. Soudain, le pilote voit une silhouette humaine dévêtue jaillir par une fenêtre en brisant les carreaux. Horrifié, il ne peut qu’observer passivement le corps nu et hurlant qui s’écrase, juste en-dessous de son appareil, comme une poupée désarticulée.

1h25

A Colmar, les familles des chauffeurs d’Ondine Romana se rassemblent pour se mettre à l’abri à l’hôtel de la Préfecture. Un ballet de Renault Laguna grises commence. Les chauffeurs se rendent en toute hâte aux domiciles des membres du cabinet et des responsables administratifs qui doivent former la cellule de crise. Dans le chaos général, ce service de taxis improvisé reste le moyen de transport le plus sûr.

1h32

Devant la Préfecture, Côme Dupuis, le stagiaire énarque, transi, descend de sa Ducati Monster. Il déboule dans le bureau d’Ondine Romana, bafouillant:

– S’agissant de la centrifu, euh… centrale nucléaire, le refrigérant est sous con, euh… trôle.

– Articulez, Côme, coupe la préfète.

– D’après Monsieur le directeur Jean-Marie B., la centralienne est, euh… à l’arrêt sous pilotage automatique des réacteurs, expose le stagiaire. Incendie de transformateur presque éteint. Diesels con, euh…contrôlent les pompes. Tout est sous refroi, euh…dissement.

– Enorme, fait le dircab.

– En clair, rugit Ondine, y a-t-il risque radioactif à l’extérieur, oui ou non ?

– S’agissant de la protection, euh… civile, seul un enchaînement de turbopompes extrêmement funeste pourrait impacter les populations, euh… humaines.

– Oui ou non ?

– La situation demeure interne au site, réussit à dire Côme. Les saloperies radioactives restent, euh… dedans. A l’intér…

– J’ai compris, coupe la préfète.

– Enormissime! hurle le dircab.

– Quelqu’un a un téléphone satellitaire? lance Ondine Romana à la cantonade. Ou un café? Ou les deux ?

1h44

A Chalampé, la famille Schmid a trouvé refuge dans la maison d’une copine de classe d’Emilie. Toute récente, en parfaite conformité avec les dernières normes sismiques, la bâtisse de style hacienda a parfaitement résisté. Seuls ont chu les panneaux photovoltaïques posés sur le toit. A la lumière des bougies allumées dans le salon, les deux familles se réchauffent en buvant un thé bien chaud, après avoir fait bouillir de l’eau au feu de cheminée.

1h48

A Fessenheim, devant sa pharmacie, Nouria Chalabi discute avec la boulangère. Devant elles, par-dessus le toit des maisons, elles entrevoient les dernières flammes de l’incendie du transformateur de la centrale. Mais à ce moment précis, Nouria ne se soucie pas du risque nucléaire. Elle pense aux gamins, à qui elle n’a toujours pas pu parler. Est-ce que ses parents, à Marseille, savent ce qui s’est passé en Alsace? Est-ce que la radio a diffusé un flash d’informations?

1h54

Avec un cri de triomphe, Côme Dupuis brandit deux téléphones satellitaires flambant neufs qu’il a retrouvés au fond d’une armoire, dans le couloir conduisant au bureau d’Ondine Romana. Miracle, les batteries ne sont pas déchargées. Pour la première fois depuis 45 minutes, la préfète sourit. Pas peu fier, Côme calcule que sa note de stage vient de progresser d’au moins 30%.

2h04

Préfecture du Haut-Rhin, Colmar. La cellule de crise se met au travail dans le poste de contrôle flambant neuf, doté d’un groupe électrogène qui alimente les ordinateurs. La machine à café est remise en service, au soulagement général. Les communications téléphoniques et l’accès Internet passent par les téléphones satellitaires que la préfète et son directeur de cabinet ne lâchent pas une seule seconde.

Et pour cause : personne ne sait utiliser le rutilant tableau destiné à gérer les appels passant sur les canaux spéciaux du ministère de l’Intérieur. L’ancien responsable de la sécurité téléphonique est parti à la retraite l’année dernière, et le jeune vacataire qui lui avait succédé a lui aussi quitté les lieux, victime de l’austérité budgétaire. Les écrans plasma restent éteints. Impossible de trouver les télécommandes qui permettent de s’en servir.

Autour d’Ondine Romana et de son cabinet, les représentants du conseil général, des services sociaux et sanitaires, de la police, de la gendarmerie, ainsi que le chargé de communication, mal remis d’une grippe qui lui a laissé une voix de canard enroué. Côme Dupuis distribue des gobelets de café fumant et boueux. Selon les sismologues de l’Institut physique du globe, l’épicentre du séisme se trouverait en pleine forêt de Hardtwald, au nord-est de Mulhouse et à une dizaine de kilomètres de la centrale de Fessenheim. Il atteindrait 7,4 sur l’échelle de Richter. Du jamais vu en France.

– Enormissime! s’exclame le dircab.

2h09

A la centrale de Fessenheim, le directeur, Jean-Marie B., discute avec Ludovic, le chef d’exploitation de la tranche 1:

– Qu’est-ce qu’on va faire, quand la flotte arrivera? demande Ludovic.

– Quand as-tu dit qu’on serait inondés? répond Jean-Marie.

– Entre trois et cinq heures après le début de la séquence. D’ici deux ou trois heures. Peut-être un peu plus.

– Qu’est-ce qu’on a comme parade?

– Envoyer un camion-benne à la gravière d’Ochsengrund, le charger de cailloux, le ramener ici, et surélever la diguette autour de la centrale, pour arrêter la flotte, marmonne Ludovic sans conviction.

– OK. Qui conduit le camion? Qui le charge? Qui décharge les cailloux sur la diguette? J’ai personne à mettre là-dessus.

– On pourrait demander de l’aide.

– A la préfecture? Ils sont déjà débordés avec les blessés, les morts, les incendies, le plan Orsec, etc.

– C’est sûr que nos petits cailloux ne sont pas leur priorité prioritaire.

– Admettons que le camion parte de suite. Une demi-heure pour arriver à la gravière. Une demi-heure, trois quarts d’heure pour charger. Une demi-heure pour revenir. En supposant que la route soit dégagée. Ce qui n’est pas le cas. En réalité, il va perdre beaucoup de temps. Même si par chance le camion revient à Fessenheim avant l’inondation de l’îlot nucléaire, il y aura de la flotte partout autour de la centrale. Comment il fait pour passer ?

– Faut contourner. Ça perd du temps. Et tu as supposé que le camion partait tout de suite…

– OK. C’est mort.

– On fait quoi, alors? On prévient la préfecture?

– Du problème d’inondation? Ils le découvriront bien assez tôt.

– Donc?

– On continue notre séquence. Tranche 1 refroidie par ses diesels de secours. On la surveille et on contrôle. Tranche 2 en perte d’alimentation électrique. On la raccorde aux diesels de la tranche 1 et on récupère le refroidissement.

– Et après?

– On empêche les diesels d’être noyés par la flotte, quand elle arrivera.

– Comment?

– On a deux heures pour trouver.

– Pas vraiment deux heures.

– OK, tu as raison, beaucoup moins. Mais ça va aller…

– Il n’y a pas de tsunami en Alsace, hein ?

– Exact. Et Fukushima, c’est au Japon.

 

A suivre

1 réflexion au sujet de « Noël 2013, un Fukushima à Fessenheim (2) »

  1. Quand j´ai le temps je lis tes articles. Cette histoire ci est « sehr beklemmend ». Le dictionnaire dit « lourd, angoissant ». En tous cas, ca fait réflechir ! (Espérons-le !).
    Tschüss,
    Marie-Anne

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