Noël 2013, un Fukushima à Fessenheim (4)

Quatrième épisode de notre récit documenté de ce que pourrait être une catastrophe nucléaire de grande envergure à la centrale de Fessenheim, la plus ancienne de France. Le précédent volet s’achevait par une soudaine vague qui allait noyer pompes et diesels de secours : «Des lumières s’éteignent un peu partout. Les sirènes qui hurlaient encore une seconde plus tôt se taisent. Cette fois, la centrale de Fessenheim est morte…», écrivions-nous. Il était alors 4h44, ce vendredi 27 décembre 2013. Revenons maintenant quinze minutes auparavant :

 Vendredi 27 décembre 2013, 4h29

PC de crise de la préfecture du Haut-Rhin, Colmar. Ondine Romana, la préfète, sirote un café amer. Assise à la table de réunion, elle examine plusieurs notes rédigées à son attention. Dans l’ensemble, la situation est moins mauvaise qu’elle ne le craignait. L’un des points chauds en dehors de la centrale de Fessenheim, l’incendie à l’usine Pec-Rhin d’Ottmarsheim, est sous contrôle. On n’avait vraiment pas besoin d’un nouvel AZF, en plus du plus grave tremblement de terre de l’histoire moderne de la France. Soudain, une note fait tiquer la préfète.

4h31

Ondine Romana lit deux fois le texte avant de lancer, d’une voix qui exige une réponse immédiate :

— Qu’est-ce que ça signifie, «incertitude sur la tenue en charge du barrage d’Ottmarsheim» ? Quelqu’un peut m’expliquer ?

Son directeur de cabinet se lance dans une péroraison qui masque mal un embarras palpable :

— C’est énorme, Madame la préfète. Ottmarsheim est la deuxième, par la puissance, des dix centrales hydrauliques du Rhin. Une hauteur de chute de 15 mètres. Énorme. Premiers travaux effectués en 1932 par la société hydraulique du Rhin. La centrale sera finalement construite par EDF après la guerre. Mise en service en 1952. Equipée de 4 groupes verticaux de type «Kaplan» à 5 pales…

— Alban, je ne vous demande pas un cours d’hydroélectricité, coupe Ondine Romana, mais le dircab’ est lancé.

— Énormissime, Madame la préfète. A la base du barrage, les quatre turbines verticales, propulsées par l’eau qui circule du canal amont vers le canal aval, produisent 1 milliard de kilowatts-heures par an…

— Je suppose qu’elles en produisent un peu moins depuis cette nuit, ironise Ondine.

— La centrale est en situation d’arrêt. En principe, vingt-quatre clapets-déchargeurs, d’une capacité de 60 m3/s chacun, permettent la continuité de l’écoulement de l’eau qui ne peut pas être turbinée…

— En clair, ces clapets doivent permettre à l’énorme masse d’eau accumulée dans le canal amont de se vider en aval sans tout casser, c’est bien ça ?

— Préfètement, madame l’énorme… Enormément, madame la parfaite…

— Où est le problème ?

— Pour une cause énormément liée au séisme, dont l’épicentre est très proche d’Ottmarsheim, les clapets sont restés bloqués. Sauf deux d’entre eux. Presque toute l’eau est encore en amont du barrage…

— Ce qui veut dire ?

— Cette masse d’eau exerce une énorme pression sur l’ouvrage. Lequel n’est pas récent, comme je le disais précédemment. S’il venait à céder…

— Ce serait le tsunami ?

— Une lame d’eau de plusieurs mètres descendrait le canal à 40 km/h, atteignant Fessenheim en moins de dix minutes.

Un silence s’ensuit, rompu par la sonnerie du téléphone du dircab’. Il écoute en silence, raccroche, déclare d’une voix blanche:

— Il vient de lâcher.

— Le barrage a sauté ! La centrale est noyée ! Énorme ! Énormissime ! hurle Ondine Romana, qui pète un câble.

4h44

Centrale nucléaire de Fessenheim. Dans la salle de commandes de la tranche 1, la lumière vacille. Un signal d’alarme retentit. Les tableaux de contrôle semblent pris d’une crise de folie. Des voyants s’allument ou s’éteignent au hasard, sans la moindre logique.

4h45

Accroché à son échelle comme un siamang à son arbre, Sim regarde l’eau envahir la centrale nucléaire. Le tableau est dantesque. La vague encercle les deux dômes des bâtiments réacteurs. Les lumières s’éteignent les unes après les autres. Des sirènes se mettent à hurler, avant de hoqueter et de se taire.

4h46

Jean-Marie B., le directeur de la centrale, entre dans la salle de commandes, son téléphone DECT collé sur l’oreille. Il raccroche.

— C’est Sim, dit-il. Il appelle du bâtiment des auxiliaires nucléaires. De l’extérieur du BAN. Il est sur une échelle…

— Qu’est-ce qu’il fout sur une échelle ? demande Ludovic.

— Il évite de se noyer. Il a failli se prendre une lame d’eau.

— Y a des tsunamis en Alsace, tout compte fait ?

4h48

Jean-Marie reçoit un appel du directeur du Centre de conduite hydraulique de Kembs, ou CCH, qui téléconduit les dix aménagements hydro-électriques du Rhin, dont Ottmarsheim. Il paraît que ça fait des heures qu’ils essaient de joindre Fessenheim. Entre les problèmes de téléphone et les urgences à gérer, la communication n’est pas passée. De toute façon, même si on les avait prévenus plus tôt, qu’est-ce qu’ils auraient pu faire ? se demande Jean-Marie.

4h49

Brève discussion entre Jean-Marie et Ludovic, le chef d’exploitation de la tranche 1.

— Sim m’a fait le tableau, c’est pas beau, dit Jean-Marie. La lame a tout noyé. Les diesels sont morts.

— On est à poil.

— Ouais. Avec deux réacteurs qui chauffent…

— C’est l’accident grave. Qu’est-ce qu’on fait ?

— J’appelle l’IRSN.

4h50

Pour la première fois depuis huit ans qu’il a arrêté le tabac, Jean-Marie a désespérément envie d’une cigarette. Il a un coup de mou. Cet accident n’aurait jamais dû arriver. En 2011, les «ECS» (Evaluations complémentaires de sûreté), censées tirer les leçons de la catastrophe de Fukushima, avaient pris en considération le risque d’inondation.Il pourrait réciter par cœur le paragraphe sur la protection des installations prévue par EDF, «dont l’objectif est d’empêcher toute entrée d’eau dans un périmètre englobant les matériels requis pour assurer la sûreté des tranches (matériels nécessaires au repli et au maintien en état sûr en cas d’inondation externe). Ce périmètre englobe a minima les infrastructures des locaux à protéger»…

Périmètre mon cul ! L’élément vital à protéger, les groupes électrogènes diesels, est resté exposé en première ligne. Comme à Fukushima, où le tsunami a noyé toutes les alimentations de secours, qui n’avaient pas été placées en hauteur, malgré le risque connu de raz-de-marée… EDF n’a jamais pris au sérieux l’hypothèse de rupture de la digue. Et l’annonce répétée de la prochaine fermeture de Fessenheim par plusieurs personnages politiques a eu un effet pervers : assez logiquement, l’exploitant n’a pas souhaité investir dans une centrale sans avenir. Les rénovations prévues par les ECS ont été menées au ralenti. Déjà qu’en temps normal, ce genre de projet n’avance pas vite…

Si au moins la promesse électorale de fermer Fessenheim avait été tenue, on n’en serait pas là !

4h54

Jean-Marie appelle Lisa, la responsable du Centre technique de crise (CTC) de l’IRSN, à Fontenay-aux-Roses. Elle lui confirme ce qu’il sait déjà : sans aucune alimentation électrique, les options sont limitées. Ils peuvent essayer de démarrer la turbopompe de secours (TPS) sur le réacteur n°1, mais il y a peu de chance que ça marche. Sur le réacteur 2, la «TPS» est rapidement tombée en rideau, alors que la situation était moins dégradée que maintenant (voir épisode 1). Première urgence : retrouver une alimentation électrique, même de faible puissance, ne serait-ce que pour garder de la lumière dans les salles de commandes. Les batteries de secours ne tiendront pas des années…

Il y a une autre urgence, tout aussi importante : récupérer une source froide. Toute les centrales nucléaires sont installées à proximité d’une source d’eau froide qui permet d’abaisser la température du circuit secondaire, via un condenseur. A son tour, le circuit secondaire refroidit le circuit primaire. La source froide assure donc le refroidissement du réacteur. A Fessenheim, elle est fournie par le Canal d’Alsace. Or, l’inondation a déposé de la terre et des détritus sur le système qui filtre l’eau du canal avant de la faire entrer dans le circuit de la centrale. La source froide est bloquée. A court terme, on peut pallier le problème avec les réservoirs de secours. Mais tôt ou tard, il faudra récupérer une arrivée d’eau froide.

4h 58

Au moins, dans la salle de commandes, ils ont les pieds au sec. Le local a été construit en hauteur. Super opérationnel. Dommage que la moitié des commandes ne fonctionnent plus. Jean-Marie expose son plan à Ludovic :

— On laisse tomber les fioritures, dit-il. On oublie la TPS. On se concentre sur deux priorités : la source froide et l’alimentation.

— Il y a un petit diesel dans le bâtiment électrique, qui n’est pas au niveau du sol, il pourrait fonctionner, dit Ludovic.

— Exact. On va le raccorder aux tableaux de commandes, ça permettra d’économiser les batteries.

— Et il peut sans doute fournir assez de puissance pour permettre d’injecter de l’eau aux joints des pompes primaires du réacteur n°1, complète Ludovic.

— O.-K. Ça va nous faire gagner un peu de temps sur la brèche du circuit primaire.

— Espérons…

— L’autre urgence, c’est la source froide.

— On a un équipement de filtrage qu’on pourrait installer, mais il va falloir raccorder une pompe. Et avec quoi on la fait tourner ? Le petit diesel, encore ?

— Ça suffira pas. Faut demander aux pompiers un équipement mobile monté sur un camion, avec son propre générateur.

— Ils ont amené un engin de ce genre sur Ottmarsheim.

— Parfait. Ils n’en ont plus besoin à Ottmarsheim.

— Ça c’est sûr, de la flotte, ils en ont eu suffisamment…

5h01

Du haut de son échelle, Sim balance sa cigarette dans l’eau sombre et boueuse. Bon, c’est pas le tout, va falloir redescendre un jour. Le niveau a baissé, mais il reste encore plein de flotte. Et Sim, l’eau, ce n’est pas vraiment son truc. Au moins, dans la salle de commandes, ils ont les pieds au sec… Il décroche son téléphone DECT et appelle :

— Dites, les gars, vous pourriez pas m’envoyer un Zodiac ?

5h15

Arrivée dans la salle de commandes d’un Sim trempé jusqu’à mi-cuisse, qui fredonne «La gadoue, la gadoue, la gadoue »… Comment vont-ils raccorder le diesel, avec toute cette flotte autour des bâtiments ? Comment installer un système de filtrage ? Comment faire passer un véhicule de pompiers ? On ne va quand même pas le poser sur un Zodiac !

— Impossible de tout faire par voie terrestre, constate Ludovic.

— D’autant que c’est plus vraiment une voie terrestre.

— Faudrait un hélico.

— Tu veux trimbaler une pompe par hélico ?

— C’est coton, mais ça peut marcher…

— Au point où on en est… J’appelle la préfète.

5h20

Au PC de la préfecture, Ondine Romana accueille la demande de Jean-Marie moins froidement qu’il ne le craignait. Elle semble soulagée de l’entendre proposer un plan, si atypique soit-il : elle était à deux doigts de se dire que tout était perdu. Elle répond à Jean-Marie qu’un hélicoptère de transport sera mis à la disposition de la centrale dans les plus brefs délais.

6h30

Jean-Marie avale en vitesse un double café. Passer à l’action l’a ragaillardi. Le raccordement du petit diesel a été réussi en un temps record. Sim a encore fait des exploits : si la natation n’est pas son fort, pour l’escalade, il se pose là. Mais les gars ont pris un maximum de risques : ilssont passés comme ils ont pu, en contournant la flotte, et sans tenir compte des doses auxquelles ils s’exposaient. On fera le bilan après…

6h45

Un hélicoptère Super Puma de la protection civile, équipé d’un treuil, fait descendre un groupe électrogène devant le bâtiment des auxiliaires nucléaires. L’équipe de la centrale l’intercepte avec des câbles et l’emmène sur une sorte de plate-forme qui a été aménagée en hauteur dans le bâtiment des auxiliaires nucléaires. En fait, les gars ont démoli une partie du mur pour qu’on puisse déposer des équipements par l’extérieur.

6h55

L’hélicoptère dépose sur la plate-forme une pompe mobile de pompiers.

7h20

L’hélicoptère treuille trois dévidoirs de tuyaux de lances à incendie. L’idée est de raccorder les tuyaux pour relier la pompe mobile au condenseur du circuit secondaire, afin de permettre son refroidissement.

7h35

Commune de Fessenheim, à moins de deux kilomètres de la centrale nucléaire. L’inondation a atteint la limite de la ville. Quelques centimètres d’eau s’écoulent dans les rues. Nouria Chalabi n’a presque pas dormi, réveillée par les sirènes. Par la fenêtre, elle découvre un attroupement d’une dizaine de personnes plantées devant l’entrée de sa pharmacie, malgré l’ordre de mise à l’abri. Normalement, elle ouvre à 8 h 30. Mais vu la situation, elle se tient à la disposition des clients éventuels. En l’occurrence, ses visiteurs réclament des pastilles d’iode. De sa fenêtre, elle explique qu’il est inutile d’avaler les pastilles préventivement. Il faut attendre le feu vert de la préfecture. Pour l’instant, la première précaution qu’ils devraient prendre, c’est de rentrer chez eux. Ils ne doivent pas rester dehors, alors que des rejets peuvent se produire. Le ton monte. Nouria menace d’appeler la police. Finalement, les quémandeurs d’iode s’éloignent.

7h39

De sa fenêtre, Nouria aperçoit un tag tracé à la va-vite sur un mur, juste en face de la pharmacie : «Sale arabe rends les pastilles d’iode salope». Charmant.

8h20

A la centrale de Fessenheim, la source froide est restaurée grâce à un système de fortune. Impossible d’utiliser l’eau qui stagne autour des bâtiments, elle est beaucoup trop sale. Il a fallu contourner les filtres obstrués par l’inondation pour aller chercher une nouvelle prise d’eau. Laquelle est aspirée dans un système de filtrage de remplacement. C’est du bricolage, mais ça semble fonctionner.

9h33

Du CTC de l’IRSN à Fontenay-sous-Bois, Lisa appelle Jean-Marie. Ce dernier lui fait part des derniers développements.

— Espérons que ça tienne, dit Lisa.

— T’as des doutes ?

— On a toujours une brèche sur le circuit primaire du réacteur n°1, et ça s’est aggravé. Entre l’inondation et les mesures de sauvegarde que vous avez prises, il y a eu un délai. J’ai peur que ça commence bientôt à fondre, si on n’y est pas déjà…

Jean-Marie ne dit rien. Il sait bien qu’il n’a aucune idée précise de l’état du cœur du réacteur n°1. Idem pour la tranche 2, du reste. Il est clair que les deux cœurs n’ont pas été refroidis correctement. Il est tout aussi clair que l’instrumentation en grande partie défectueuse ne leur fournit pas d’indications détaillées. En fait, ils avancent à l’aveugle depuis 4h44. Soit bientôt cinq heures.

9h35

Lisa a fait des calculs. Elle les expose à Jean-Marie :

— Si je ne me plante pas, on a des débuts de fusion sur les cœurs des deux réacteurs. Je pense que le 1 est un peu plus détérioré que le 2.

— On est dans une course contre la montre.

— Oui. Il y a sans doute déjà de l’hydrogène qui s’est formé.

Jean-Marie sait de quoi elle parle : lorsque les éléments combustibles commencent à fondre, la gaine d’alliage au zirconium qui les contient s’oxyde, en libérant de l’hydrogène. Celui-ci s’échappe et s’accumule en divers points du bâtiment réacteur, où il peut former des bulles dont l’explosion est dangereuse.

— D’accord, dit Jean-Marie. On a de l’hydrogène. Mais on a les recombineurs.

Les recombineurs sont des dispositifs de catalyse chimique qui permettent à l’hydrogène de se réassocier avec de l’oxygène pour former de la vapeur d’eau. Ces dispositifs sont destinés à baisser la concentration en hydrogène et à éviter ainsi les explosions. A Fukushima, où il n’y avait pas de recombineurs, des explosions d’hydrogène ont dévasté deux bâtiments. EDF et les spécialistes français du nucléaire ont mis en avant l’existence des recombineurs dans les centrales françaises pour soutenir que la même chose ne se produirait pas chez nous.

— Tu sais bien que les recombineurs sont saturés au bout d’un moment, reprend Lisa. Encore plus dans l’atmosphère du bâtiment du réacteur n°1, humidifiée par la vapeur qui s’échappe de la brèche.

— Bref, tu ne crois pas aux recombineurs, dit Jean-Marie.

— J’aimerais bien y croire, mais… J’ai peur que ça pète quand même.

— Et quand est-ce que tu m’annonces une bonne nouvelle ? demande Jean-Marie.

— Dès que tu auras réussi à arrêter cette putain de centrale.

— J’y retourne immédiatement…

11h39

Commune de Fessenheim. Nouria est restée à sa fenêtre depuis des heures. A plusieurs reprises, des passants sont venus traîner devant sa pharmacie. Elle a appelé les flics. Ils lui ont laissé entendre qu’ils avaient d’autres chats à fouetter. Mais une patrouille de policiers est quand même passée deux fois devant sa vitrine. Ils ont fait signe aux passants de circuler. Pour l’instant, c’est calme. Soudain, elle entend un grand bruit de verre brisé. Elle se précipite au rez-de-chaussée. Quelqu’un a balancé un pavé dans sa vitrine. Tremblante, Nouria descend la grille métallique. Elle rappelle la police.

12h

A Fessenheim, un grand bang retentit, en provenance de la centrale. Au-dessus des toits, dans la direction de l’instalation nucléaire, Nouria voit un nuage blanc s’élever rapidement…

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