Noël 2013: Un Fukushima à Fessenheim (5)

Cinquième épisode de notre fiction documentée. Une explosion d’hydrogène a produit une fuite dans l’enceinte d’un des réacteurs de Fessenheim. Malgré les risques de contamination radioactive, la préfète hésite à organiser l’évacuation des populations.

Vendredi 27 décembre 2013, 12h

Centrale nucléaire de Fessenheim. Quand le bang retentit, tout le monde se fige dans la salle des commandes de la tranche n°1. Sans qu’un mot soit prononcé, l’équipe comprend qu’il y a eu une explosion dans l’un des deux bâtiments réacteur.

12h02

Appel de Sim, le rondier, à la salle de commandes. Sim confirme qu’une explosion a touché le bâtiment du réacteur n°1. Un nuage de vapeur s’est échappé de l’enceinte. Jean-Marie B., le directeur de la centrale, réalise avec consternation ce qu’implique ce dernier événement : la détonation a été assez violente pour produire une fuite dans l’enceinte qui laisse désormais échapper les gaz radioactifs à l’extérieur, créant une menace pour les populations voisines… C’est l’accident majeur, sinon la catastrophe.

12h04

Jean-Marie appelle Lisa, la responsable du CTC, le Centre technique de crise de l’IRSN, à Fontenay-aux-Roses. Il lui fait part de l’explosion.

— Tu penses ce que je pense ? demande Jean-Marie.

— C’est très probablement une explosion d’hydrogène, dit Lisa.

— Le cœur du réacteur n°1 a fondu en libérant de l’hydrogène.

— Oui. Une bulle s’est formée dans le bâtiment réacteur, et elle a explosé au contact de l’air.

— Malgré les recombineurs, dit Jean-Marie (voir épisode précédent).

— Ils auraient dû empêcher la bulle de se former. Mais comme je le craignais, ça n’a pas suffi.

— T’avais raison d’être pessimiste, dit Jean-Marie d’une voix lasse.

— J’aurais préféré me tromper, dit Lisa. Et je me suis plantée pour l’explosion. Je la voyais plus tard. A Fukushima, la première explosion hydrogène s’est produite près de douze heures après l’arrêt des réacteurs. Et il n’y avait pas de recombineurs…

— Là, ça fait à peine plus de onze heures.

— Ça implique autre chose.

— Ouais. Le cœur du réacteur n°1 doit être très dégradé.

— Je pense que la brèche du circuit primaire est plus importante que ce qu’on supposait.

— Alors, la fusion du cœur est déjà bien avancée.

— C’est à craindre. Il faut refroidir davantage.

— O.-K., on va injecter de l’eau par tous les moyens possibles.

— C’est la priorité absolue.

12h05

Jean-Marie se concerte avec son second, Ludovic, afin d’évaluer les moyens dont ils disposent pour refroidir le réacteur n°1. Sans oublier que le deuxième réacteur chauffe aussi… Dans la matinée, les services de la voirie ont réussi à restaurer un accès à la centrale par la route. On a pu faire venir deux nouveaux groupes électrogènes de secours. Il est possible de raccorder d’autres pompes pour faire circuler l’eau. Mais c’est toujours du bricolage. Pour freiner efficacement la dégradation des deux cœurs de réacteurs, il faudrait une alimentation électrique de puissance. Et cela va demander encore de longues heures. Dans l’intervalle, Jean-Marie a l’impression terriblement frustrante que tout ce qu’ils font ne sert qu’à retarder la catastrophe. Comme vider la mer avec un seau d’eau…

12h06

Sim patrouille à l’arrière de la centrale, du côté du canal. Depuis des heures, une armée d’excavatrices, d’engins montés sur chenilles et de camions, assistés par des hélicoptères, s’emploie à reconstruire la digue qui a été emportée. Déjà, l’eau ne coule plus directement sur le site nucléaire, mais dans la zone environnante. D’ici la fin d’après-midi, la digue devrait être en grande partie réédifiée. Ce qui permettra de redémarrer les turbines hydro-électriques du barrage de Fessenheim, situé immédiatement en aval de la centrale nucléaire. Si tout se passe bien, dans la soirée, on pourrait réalimenter le site nucléaire avec l’électricité du barrage. En espérant que la situation ne se soit pas trop aggravée dans l’intervalle. Sim croise mentalement les doigts…

12h07

PC de crise de la préfecture, Colmar. Madame la préfète est d’humeur massacrante. Pas seulement parce qu’elle est en hypoglycémie après avoir sauté le petit-déjeuner. Depuis ce matin, les mauvaises nouvelles tombent comme des grêlons au mois de mars. Le bilan ne cesse de s’alourdir. Les hôpitaux sont pleins. Les routes surchargées. Les forces de l’ordre sont débordées dans la zone de mise à l’abri. Une partie des habitants n’ont pas respecté les consignes et ont préféré partir avant que la police n’ait mis en place ses points de contrôle. Ce qui a encore ajouté aux embouteillages. Des faits divers qui, en temps normal, feraient l’ouverture du 20 heures de TF1 se multiplient comme des petits pains. A Roggenhouse, un forcené a menacé d’incendier une grange dans laquelle il avait enfermé sa femme et ses trois enfants. Il a fallu deux heures pour le maîtriser. A Weckolsheim, un déprimé s’est pendu dans le clocher de l’église Saint-Sébastien, un des rares qui n’aient pas été détruits par le séisme. A Fessenheim, on signale un incident à caractère raciste visant une pharmacie.

12h08

La radio annonce que, du côté allemand, les autorités de la ville balnéaire de Bad Krozingen, distante à vol d’oiseau d’une quinzaine de kilomètres de Fessenheim, souhaitent évacuer les habitants dans un rayon de 30 kilomètres. Rappelant à ceux qui l’auraient oublié que si une catastrophe se produit à Fessenheim, nos voisins d’outre-Rhin seront encore plus exposés que les Français à la radioactivité. L’Allemagne, qui commence 2 km à l’est, n’est séparée de la centrale nucléaire que par le canal d’Alsace et le Rhin. Et les vents d’ouest dominants emporteront l’iode 131, le césium 137 et le plutonium 239 de l’autre côté de la frontière.

12h09

Côme Dupuis, le stagiaire énarque, communique à la préfète une information qui circule sur Internet. Le directeur de l’ASN, l’autorité de sûreté nucléaire, aurait joint le premier ministre pour exprimer «sa préoccupation quant à l’urgence de mesures d’évacuation des populations». En rappelant qu’à Fukushima, le premier ministre nippon avait ordonné les premières évacuations six heures après le tremblement de terre. L’avertissement du directeur de l’ASN a fuité. Il fait de gros titres sur tous les sites d’information.

12h11

Le téléphone satellite d’Ondine Romana clignote. C’est Jean-Marie B., le directeur de la centrale nucléaire. Il annonce à la préfète l’explosion dans le bâtiment du réacteur n°1.

— Conséquences ? demande sèchement Ondine.

— Des rejets radioactifs importants. Nous ne pouvons pas les mesurer immédiatement. Mais ils présentent un risque pour les populations.

— Je suppose que c’est ce que vous entendiez par une situation «sous contrôle», lâche Ondine Romana.

Jean-Marie préfère écourter la conversation.

12h12

Ondine Romana convoque une réunion exceptionnelle. Objet : faut-il évacuer immédiatement la zone autour de la centrale nucléaire ?

— J’y suis défavorable, commence la préfète. Une décision d’évacuation risque de créer un mouvement de panique et d’ajouter au désordre général. La mise à l’abri, correctement effectuée, est efficace. Même s’il y a des rejets, tant que les habitants sont chez eux, ils ne les respirent pas. Si nous les faisons sortir maintenant, nous risquons un véritable chaos.

— De plus, les populations, euh… évacuées vont respirer de la radioactivité et en emporter sur leurs vêtements, renchérit Côme Dupuis. Il faudra les décon, euh…taminer à l’arrivée, ce qui compliquera les opérations…

— J’ajoute, dit le responsable des forces de l’ordre, qu’une évacuation doit être menée manu militari. Si l’on n’envoie pas la police ou l’armée, les gens refusent de quitter leur maison. Ils ne voient pas le danger. La radioactivité est un ennemi invisible.

— Pas comme les chars soviétiques, dit le représentant des forces armées.

— L’Union soviétique n’est plus, euh…

— On s’en fout, coupe la préfète, on a compris l’idée. Pas d’évacuation dans l’immédiat.

— Cependant, madame la préfète, intervient Côme Dupuis, si les Allemands, euh…

— En 1986, les Allemands empêchaient les enfants de jouer dans les bacs à sable, à cause du nuage de Tchernobyl, coupe la préfète. On s’en fout des Allemands.

— S’agissant de Tchernobyl, est-ce qu’on ne risque pas, euh… de nous reprocher de n’avoir pas suffisamment protégé les populations ?

— Et si nous évacuons alors que ce n’est pas justifié, on nous reprochera d’avoir manqué de sang-froid, réplique la préfète. Si on écoutait les Allemands, on appellerait les pompiers avant de craquer une allumette.

— Assez de la dictature du principe de précaution ! lance le directeur de cabinet.

— Non à l’écologisme capitulard ! renchérit Côme.

— Enormissime ! ponctue le dircab’.

12h15

Paris, locaux de l’Autorité de sûreté nucléaire. Conférence de presse d’André-Claude Lacoste, l’inamovible directeur de l’ASN (son mandat devait expirer en novembre 2012, mais le gouvernement l’a prolongé d’un an, faute de lui avoir trouvé un successeur). Question d’un journaliste :

— Monsieur Lacoste, vous avez été l’un des premiers à dire que Fukushima était une catastrophe et se situait au niveau 7 de l’échelle Ines des événements nucléaires, soit le niveau maximum. Fessenheim est-il une nouvelle catastrophe ?

— C’est un accident grave, un accident majeur, je pense qu’il devrait se situer au niveau 5 ou 6.

12h18

A Fessenheim, le gardien de la paix Julien Roth patrouille avec deux collègues. Ils ont vu les frères Braun traîner du côté de la pharmacie. Il n’aime pas beaucoup ça. Deux lascars, ces Braun. Toujours sur un mauvais coup. Dès qu’il s’agit de mettre le bazar, ils sont en première ligne. Et ils n’ont certainement rien à faire à la pharmacie. Ils ne savent même pas ce qu’est une pastille d’iode. Qu’est-ce qu’ils mijotent, ces salopards ?

12h22

PC de la préfecture, Colmar. Malgré sa fermeté affichée, Ondine Romana n’est pas sûre d’avoir fait le bon choix. Elle décide de prendre l’avis de l’IRSN sur la question de l’évacuation. Elle charge Côme Dupuis de contacter Lisa Dautrey.

12h24

Au CTC de Fontenay-aux-Roses, Lisa prend immédiatement l’appel de Côme.

— Bien sûr, qu’il faut évacuer, dit-elle sans hésiter. Il y a deux réacteurs arrêtés depuis presque douze heures, dont un avec une brèche dans le circuit primaire. Les cœurs sont en train de fondre. Il y a déjà eu une explosion hydrogène. Ce qui veut dire qu’il y a eu des rejets massifs à l’extérieur de l’enceinte. Une autre explosion est à craindre dans les prochaines heures. On est déjà au niveau de l’accident majeur. Ce sera un miracle si on évite un nouveau Fukushima…

— S’agissant, euh…

— S’agissant de rien du tout. Au mieux, la centrale sera réalimentée en électricité ce soir. D’ici là, les cœurs des deux réacteurs vont fondre jusqu’au trognon. Ça va faire deux coriums, qui vont couler au fond des cuves…

— Qu’est-ce qu’un, euh… corium ?

— C’est une espèce de magma de combustible radioactif et de gaines métalliques fondus ensemble, répond Lisa. Ce corium résulte de la fusion du cœur. Il coule vers le fond de la cuve et tend à filer par toutes les issues possibles. On ne peut pas exclure une rupture de la cuve d’un des réacteurs. Les deux cuves sont anciennes. Elles ont été mises à rude épreuve par l’accident. Même si elles tiennent, elles sont percées d’orifices en doigt de gant pour l’instrumentation. Il est fort possible que certains de ces passages aient perdu leur étanchéité. Et encore, je vous épargne le scénario-catastrophe d’un phénomène de re-criticité avec redémarrage de la réaction nucléaire. Même sans ça, si du corium s’écoule hors de la cuve et se répand sur le radier d’un réacteur, il risque de passer au travers et d’atteindre la nappe phréatique. Or, il y a de l’eau partout, qui peut s’infiltrer et entraîner de la pollution radioactive dans l’environnement. C’est Fukushima !

— En plus petit, euh…

— Si vous voulez. C’est un tiers de Fukushima. Mais ça ne change rien pour les populations qui vivent autour. Il faut les éloigner. Vous me demandez un avis scientifique, je vous le donne : à mon sens, toute décision autre que l’organisation d’une évacuation dans les plus brefs délais serait tout simplement irresponsable.

Là-dessus, Lisa raccroche.

12h26

Le jeune Côme regagne la salle de réunion pour transmettre à Madame la préfète l’avis de la responsable de l’IRSN. Ondine Romana est de plus en plus irritée. Elle vient d’apprendre qu’un individu a lancé un pavé dans la vitrine de la pharmacie de Fessenheim.

— Qu’est-ce que c’est que ce foutoir ? gronde Ondine Romana. Comment se fait-il que des individus se promenent dans les rues ? Ces gens ne savent donc pas ce qu’est un ordre de mise à l’abri ? N’ont-ils aucune notion des précautions élémentaires contre la radioactivité ?

— Je doute que l’on ait formé les populations à la sûreté nucléaire avant d’installer la centrale de Fessenheim, marmonne le dircab’.

— Quand on assèche les marais, on ne prévient pas les grenouilles, fait Côme.

Pour une fois qu’il n’a pas bégayé, il aurait mieux fait de se taire. Au moment où il profère cette perle, le jeune énarque se rend compte que sa note va perdre quinze points d’un coup.

— Mon petit Côme, puisque vous êtes si malin, sautez donc sur votre grosse moto et allez faire un tour à Fessenheim, pour voir quels sont ces fauteurs de trouble. J’attends votre rapport.

— S’agissant de l’avis de l’IRSN, Madame la…

— Plus tard, Côme, plus tard. Filez, et fissa.

12h58

A Fessenheim, les frères Braun ont rassemblé un groupe d’une vingtaine de personnes. Un ou deux voyous dans leur genre, plus d’honnêtes citoyens, scandalisés par le comportement inqualifiable de la pharmacienne, qui prétend faire la loi dans un pays qui n’est même pas le sien. Enfin, c’est ce qu’ils pensent… Nouria Chalabi est alsacienne depuis trois générations. Les protestataires s’approchent de la pharmacie. Comme par hasard, les trois gardiens de la paix sont allés patrouiller un peu plus loin. Personne n’interpelle le groupe.

13h

Au JT de la Une, Jean-Pierre Pernaut interroge Eric Besson sur le risque de contamination radioactive provoqué par l’accident de Fessenheim. Le ministre de l’intérieur balaie la question d’un revers de main : ce n’est pas un accident, tout au plus un incident sérieux ; le courage et la remarquable efficacité des agents d’EDF ont permis de contrôler la situation. Il se félicite aussi du sang-froid avec lequel les autorités ont géré les conséquences du séisme et de l’incident nucléaire. Quand le présentateur lui oppose la déclaration d’André-Claude Lacoste, qui a parlé d’«accident majeur», Eric Besson réplique que le rôle de l’ASN est de lancer l’alerte. Il ne faut pas se tromper, insiste le ministre, la véritable catastrophe est ce séisme historique ; quelles que soient les conséquences des incidents nucléaires, estime Besson, elles ne sont rien par rapport à celles du tremblement de terre.

13h07

Armés d’une pince-monseigneur et de deux démonte-pneus, les frères Braun s’attaquent à la grille qui protège la pharmacie. Elle cède rapidement. Nouria s’est réfugiée dans son arrière-boutique. Elle tente de rappeler la police. Sans succès.

13h10

Heiner, barman de son état, pénètre dans la pharmacie, suivi des frères Braun et du reste du groupe. Une vingtaine de personnes tout excitées piétinent les boîtes de médicaments jetées à terre par le tremblement de terre, que Nouria n’a pas eu le temps de ranger. Où est l’iode ? crie Heiner. Nouria désigne l’armoire miraculeusement épargnée par le séisme (voir épisode 2). Elle est verrouillée.

— La clé ! La clé ! hurle Heiner. Derrière lui, l’aîné des Braun brandit son démonte-pneu.

Nouria se retourne, ouvre un tiroir, en sort un gros trousseau de clés. Derrière Heiner, Braun interprète mal le geste de la pharmacienne. Il croit qu’elle a saisi une arme. Il se précipite et lui assène un coup de démonte-pneu sur la tête. Elle s’écroule. Furieux, Braun s’apprête à frapper encore…

13h13

La main de Braun reste suspendue en l’air. Une autre main la retient. Celle de Côme Dupuis. Vêtu de sa parka, casque intégral sur la tête, il brandit dans sa main libre son badge de la préfecture. Les trois gardiens de la paix, Jules Roth et ses deux collègues, apparaissent comme par enchantement à ses côtés.

— Préfecture du Haut-Rhin, déclare Côme. Veuillez remettre l’objet con, euh… contondant.

Pendant quelques secondes d’extrême tension, les Braun semblent prêts à faire un carnage. Puis l’atmosphère se détend d’un coup. Les frères déposent leur matériel et se retirent sans gloire, suivis par plusieurs membres du groupe.

— Appelez une ambulance, dit Côme.

13h31

A la centrale de Fessenheim, Jean-Marie supervise l’installation d’un nouvel ensemble de détecteurs destinés à mesurer la radioactivité sur le site. Ces appareils ont été transportés par hélicoptère depuis la centrale de Cattenom, en Moselle. Ils remplacent ceux qui ont été détruits par le tremblement de terre et l’inondation. En parallèle, un camion équipé d’instruments effectue une série de mesures en différents points de la centrale. Les premières données indiquent un niveau de radioactivité très élevé sur le site nucléaire.

14h

PC de la préfecture, à Colmar. Rentré sans encombre de son expédition à Fessenheim, Côme fait son rapport à la préfète. Ondine Romana a demandé des renforts en policiers et CRS pour assurer le maintien de l’ordre. Mais la situation devient de plus en plus difficile. S’il y a une aggravation à la centrale, ce sera intenable. Côme rapporte à la préfète ce que lui a dit Lisa Dautrey, la responsable de l’IRSN.

— Bien, dit la préfète. Nous maintenons le dispositif de mise à l’abri, mais nous nous tenons prêts pour une possible évacuation.

14h30

A Bad Krozingen, les autorités allemandes viennent d’ordonner l’évacuation de leur région frontalière avec la France. Elles sont inquiètes du vent qui souffle vers l’est. Les Allemands se plaignent aussi du manque d’information des autorités françaises sur les radionucléides susceptibles d’être rejetés.

14h42

A Mulhouse, la grande ville la plus proche de Fessenheim (dont elle est distante de 23 km), les journalistes français et internationaux, notamment japonais, affluent en masse. Les reporters télé font le siège de la préfecture. Ondine Romana refuse toutes les interviews.

14h50

Au PC de la préfecture, Côme Dupuis transcrit studieusement sur une fiche les effectifs de populations des vingt-deux communes situées un rayon de 15 kilomètres autour de la centrale, dont quatorze se trouvent à moins de 10 kilomètres :

« Fessenheim : 2296 habitants ; Balgau : 895 ; Nambsheim : 592 ; Blodelsheim : 1686 ;Roggenhouse : 484 ; Heiteren : 912 ; Rustenhart 821 ; Hirtzfelden 1119 ; Rumersheim-le-haut 1115 ; Dessenheim 1223 ; Munchhouse 1621 ; Obersaasheim 1025 ; Geiswasser 331 ; Weckolsheim 616 ; Bantzenheim 1644 ; Alglolsheim 1122; Chalampé : 931; Vogelgrun :629 ; Vogelsheim :2435 ; Neuf-Brisach : 2032 ; Hettenschlag 338 ; Oberhergheim 1179. Total : 25046 (chiffres 2009). »

15h10

Au PC de la préfecture, rien ne va plus pour Ondine Romana : sur le site internet d’un ancien journaliste d’investigation lorrain, Côme Dupuis a découvert un billet de blog embarrassant. Il révèle que l’époux et le fils d’Ondine Romana ont quitté secrètement la préfecture pour leur résidence secondaire bretonne… Au PC, personne n’était dans la confidence. Ça risque de faire désordre, surtout si le scoop est repris par une de ces chaînes qui arrosent leurs auditeurs d’informations en continu.

16h

Groupe hospitalier du Centre Alsace, Colmar. Nouria Chalabi, la pharmacienne de Fessenheim, est hospitalisée dans le service des soins intensifs. Elle est dans le coma. Son état est stationnaire. Les sections alsaciennes du MRAP, de la Ligue des droits de l’homme et de SOS Racisme appellent à un rassemblement anti-raciste devant l’hôpital.

17h

Coup de fil de Matignon. Ondine Romana prend un savon mémorable. L’affaire de la pharmacienne, plus le scandale de l’exfiltration de la famille de la préfète, ont un effet désastreux pour l’image des autorités. Le premier ministre ordonne la mise en place sans délai d’un plan d’évacuation.

18h05

Au PC de la préfecture, le plan d’évacuation est prêt. Compte tenu des difficultés logistiques, il se déroulera en deux phases. Fessenheim et les trois communes situées dans un rayon de 5 kilomètres doivent être évacués le soir même. Pour les autres, l’évacuation commencera demain matin à six heures.

20h

Dans sa ferme à Munchouse, René Muller, le vieil agriculteur (voir épisode 2), écoute l’annonce du plan d’évacuation. La préfecture a annoncé que les maisons évacuées seront murées, pour éviter les pillages. Demain matin, les policiers vont se pointer pour lui dire de partir. C’est l’exode. Il pense à la guerre, aux histoires que lui racontait sa mère. Et ses chevaux ? La préfecture a-t-elle prévu un centre d’accueil pour chevaux ? Jusqu’ici, les six bêtes ont bravement tenu le coup, dans la vieille écurie. Mais maintenant, qu’est-ce qu’elles vont devenir ? Les flics ne vont pas les murer vivants dans l’écurie, quand même… Ou alors, est-ce qu’ils vont les abattre ?

22h35

A la centrale de Fessenheim, les travaux de raccordement avec l’usine hydro-électrique, remise en service dans la soirée, s’achèvent. On va pouvoir réalimenter l’installation, remettre en service les systèmes de refroidissement normaux. Mais dans quel état sont les réacteurs ? Jean-Marie et Ludovic sont épuisés. Ils sont sur le pont depuis bientôt vingt-quatre heures. Ils s’accordent une longue pause café dans la salle de réunion.

Samedi 28 décembre 2013, 4h12

Le vieux René n’a pas dormi de la nuit. Maintenant, il va chercher son fusil de chasse, accroché à un râtelier dans l’entrée. Il prend sa cartouchière. A pas lents, il se dirige vers l’écurie. L’une après l’autre, il abat les six bêtes. Puis il se fait sauter la cervelle.

 

A suivre

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