Noël 2013: un Fukushima à Fessenheim (1)

Comme la plupart de mes lecteurs ne sont pas abonnés à Mediapart, j’ai décidé de les faire profiter de cette inquiétante fiction publiée par le site Mediapart le 11/03/2012. Je ne saurais trop vous conseiller de vous abonner à ce site d’info où vous entendrez un autre son de cloche que dans les média dominants.

Attention fiction : voici le récit documenté de ce que pourrait être une catastrophe nucléaire de grande envergure à la centrale de Fessenheim. Pourquoi ce détour par la fiction, alors que Mediapart pratique un journalisme d’enquête sur des faits réels ? Parce que précisément, en matière d’enquête sur les différents débats autour de la sûreté du nucléaire, apparaît cette donnée nouvelle : la logique probabiliste et statistique est de plus en plus critiquée.

Une grave catastrophe nucléaire est certes improbable en France, et peut être plus improbable que dans d’autres pays (c’est aussi ce qui se disait au Japon avant le tsunami du 11 mars 2011). Mais elle ne peut être totalement exclue. En nous appuyant sur des études et des rapports d’experts, voiçi un enchaînement qui mène à la catastrophe dans la plus vieille centrale de France (1977). Premier volet de ce feuilleton.

Vendredi 27 décembre 2013, 0h38.

Jean-Marie B., directeur de la centrale nucléaire de Fessenheim, roule depuis une quinzaine de minutes. Il a pris l’itinéraire habituel, par Andolsheim et Neuf-Brisach. Il s’approche de Heiteren, sur la D468. La route est déserte, plate comme la plaine d’Alsace. Pas une plaque de verglas. Pas un nuage. La D468 brille comme un ruban argenté, illuminée par le disque parfait de la pleine lune. Au loin, il entend comme une rumeur. Des chiens aboient. Sur la droite, la forêt du Hardtwald.

0h44

Il a regardé machinalement l’horloge digitale. La voiture vient de faire un écart. Sans aucun signe précurseur, elle est partie en travers. En une milliseconde lui vient l’image de l’arbre de direction cassé. Sans réfléchir, il freine, s’arrête sur le bas-côté. Il coupe le contact. Met le frein à main. La C4 Picasso est secouée comme un prunier. Bon sang, qu’est-ce qui se passe ? Cette bagnole vient d’être révisée. Comment peut-elle vibrer toute seule ?

Un craquement sinistre dans son dos. Il se retourne : la cime d’un grand chêne se casse net et s’abat sur la route. Ça secoue. Tout bouge. Ça dure une éternité. En fait, moins d’une minute.

0h45

Il sort de la voiture. La forêt est étrangement silencieuse. Il n’entend pas les bruits nocturnes habituels. Les chiens n’aboient plus. Un corbeau vole au ras de la route, affolé. Jean-Marie comprend tout d’un coup : ce n’est pas la C4 qui a un problème. C’est la terre qui a tremblé.

0h48

Jean-Marie a l’impression d’être là depuis des heures. Ça doit être une sacrée secousse, pour avoir presque envoyé la bagnole dans le décor et cassé un arbre. La région est sujette aux tremblements de terre, mais c’est une activité sismique modérée. Chaque année, il se produit quelques séismes tout juste assez forts pour être ressentis. Rien de comparable à ce qu’il vient de vivre. L’Alsace, ce n’est pas le Japon.

Il faut que j’aille à la centrale. Vite !

L’endroit où il s’est arrêté est tout près de la centrale de Fessenheim, qu’il dirige depuis trois ans. Cette nuit, il a eu une insomnie. Il s’est réveillé peu après minuit, dans sa maison de Fortschwihr, une jolie banlieue à la périphérie de Colmar. Près de lui, Christiane était plongée dans un profond sommeil, fatiguée par les festivités de Noël. Il s’est levé sans bruit, s’est habillé. Il a pris la voiture. Conduire sur les petites routes l’aide à retrouver son calme.

Mécaniquement, il a reproduit son itinéraire quotidien, de sa maison à Fessenheim. Fortschwihr est à une trentaine de kilomètres au nord de la centrale. D’habitude, le trajet prend une petite demi-heure.

0h52

Il remonte dans la voiture, démarre. Le moteur tourne normalement. Par précaution, Jean-Marie allume ses warnings. Il roule à soixante, crispé sur son volant. Un peu avant d’entrer dans le vieux village de Fessenheim, il aperçoit des flammes. Très hautes, rouge sombre, nimbées d’une épaisse fumée noire. Elles dépassent la cime des arbres. Elles sont exactement dans la direction de la centrale. Jean-Marie a déjà vu ce genre d’incendie. Typique d’un feu de transformateur.

Il traverse Fessenheim dans une atmosphère de fin du monde. Il voit des gens en pyjama sur le pas de leur porte. Des silhouettes aux fenêtres. L’électricité est coupée. On s’éclaire avec des lampes de poche, des torches, des bougies. Des maisons sont écroulées. Un type presque nu arrose un début d’incendie avec un extincteur. Le clocher de l’église Sainte-Colombe est décapité.

Jean-Marie ne s’arrête pas. Il roule presque à cinquante, en warnings, la main sur le klaxon. Il sort du village, fonce vers la centrale.

0h 59

Il s’arrête aussi près que possible du transfo en feu. Derrière le rideau de flammes, il voit que les pylônes et les lignes haute tension ont tenu. L’atmosphère est suffocante. Les transformateurs sont refroidis avec de l’huile, fluide peu inflammable mais difficile à éteindre une fois qu’il se met à brûler. Deux gardiens sont déjà là.

– Ça s’est mis à cramer juste après la secousse, dit l’un d’eux. Une étincelle, sans doute. L’équipe de première intervention sera là dans dix-douze minutes.

– OK. Je vais voir les salles de commandes.

Il fonce au bâtiment qui abrite les salles de commandes des deux réacteurs de la centrale. Ce bâtiment est au pied des deux dômes de béton d’une cinquantaine de mètres de haut qui abritent les réacteurs, protégés par une paroi de béton de 90 centimètres d’épaisseur.

1h00

Jean-Marie entre dans la salle de commande de la tranche n°1. Ambiance tendue. Ludovic, le chef d’exploitation, vient vers lui. Ils se connaissent de longue date et s’entendent bien. Ludovic joue de fait le rôle de second de Jean-Marie.

– J’essayais de t’appeler, dit-il. Y a des problèmes de réseau. C’est pas le plus grave. On a perdu le transfo, la ligne 400 000 volts et la ligne auxiliaire 225 000 volts…

– Logique, fait Jean-Marie. L’incendie est une complication de plus. Mais, de toute façon les lignes se seraient coupées.

– C’est clair. Tous les postes électriques de la région ont disjoncté. Il y a des problèmes de transfos un peu partout. Que ça brûle en plus, c’est la cerise sur le gâteau.

– Tu parles d’une cerise. Un feu d’huile… Bref, la centrale n’est plus alimentée par le réseau.

– Exact.

– Et puis ?

– Arrêt automatique des deux réacteurs à 0h44. Les grappes sont tombées normalement. Diesel de secours fonctionnel sur tranche n°1. Celui de la tranche 2 est HS. On essaie de le faire partir, mais…

– OK.

– En résumé : on a du courant dans les deux salles de commandes. Tranche n°1 sous contrôle. Tranche n°2 sans alimentation électrique. Refroidissement assuré par la turbopompe de secours. En espérant qu’elle tienne…

– Bon. Je lance le PUI.

– C’est pas la cata, si ?

– L’Alsace, c’est pas le Japon.

1h02

Jean-Marie déclenche le Plan d’Urgence Interne, l’ensemble des mesures à prendre lorsqu’un accident se déclare sur une centrale nucléaire. À ce stade, il n’y a pas de menace radioactive immédiate. Mais il faut absolument continuer à assurer le refroidissement des réacteurs.

Alors qu’il se dirige vers la deuxième salle de commandes, Jean-Marie croise un grand escogriffe vêtu d’une parka enfilée par-dessus un costume gris, style jeune énarque. Il a un casque de moto enfilé sur le bras. Il a l’air d’avoir à peine plus d’une vingtaine d’années, doit sortir tout juste de l’école, et semble peler de froid. Qu’est-ce qu’il vient foutre ici ?

– Et vous êtes qui exactement ?, demande Jean-Marie, peu amène.

– Côme Dupuis, stagiaire à la préfecture, euh…

– Ici, on m’appelle Jean-Marie B., dit Jean-Marie, qui n’a pas envie de lui raconter pourquoi son nom est devenu une initiale.

– Je suis envoyé par Madame la préfète, en rapport avec les événements sismologiques de cette nuit, euh… Madame la préfète souhaiterait disposer le plus vite possible des éléments d’information pertinents que vous pouvez lui communiquer, euh… s’agissant de l’impact du séisme sur les installations de production d’électricité…

Jean-Marie se voit mal expliquer à ce jeune blanc-bec qu’il n’a aucune idée de l’impact de ce putain de séisme sur la centrale, étant donné qu’il n’a pas encore fait le point complet de la situation.

– S’agissant de la centrale, grogne-t-il avec une pointe d’ironie, l’important est de maintenir le refroidissement des réacteurs…

– Les conditions météo sont donc favorables, coupe le jeune énarque, toujours frigorifié.

Jean-Marie ignore l’interruption.

– Un réacteur nucléaire est comme une chaudière dans laquelle le chauffage est assuré, non par du charbon, mais par le cœur du réacteur. Le cœur est formé d’assemblages de longs tubes en alliage de zirconium qui contiennent des pastilles de combustible radioactif. Il est enfermé dans la cuve du réacteur, et baigne dans l’eau du circuit primaire, portée à une pression de 155 bars…

– Forte pression, coupe Côme Dupuis.

Jean-Marie caresse l’idée de faire entrer le type dans le circuit primaire pour qu’il se rende compte de la pression.

Il reprend :

– Le primaire transmet sa chaleur au circuit secondaire, dont l’eau, vaporisée, fait tourner les turbines qui produisent le courant électrique. C’est le cycle normal. Mais il a été interrompu par le séisme. La réaction nucléaire a été arrêtée dans les cœurs des deux réacteurs : les barres de contrôle, que nous appelons les « grappes », se sont insérées parmi les tubes de combustible. Elles absorbent les neutrons nécessaires à l’entretien de la réaction en chaîne, qui se trouve donc stoppée…

– Comme si on avait, euh… éteint la lumière, hasarde Côme.

– Justement, non. Quand un réacteur s’arrête, son cœur contient encore une grande énergie thermique. Il faut évacuer cette puissance résiduelle, sinon le cœur risque de fondre. Ce qui entraînerait de sérieux problèmes. C’est pour cela qu’une centrale nucléaire doit toujours disposer d’une alimentation électrique et d’une source d’eau froide…

– S’agissant des problèmes que vous évoquez, ils iraient jusqu’à, euh… des rejets de radiactivité à l’extérieur ?

– On n’est pas dans ce genre de configuration, dit Jean-Marie. La centrale n’est plus alimentée par le réseau extérieur, c’est un fait, mais elle dispose de ses générateurs diesels autonomes. Ils font tourner des pompes qui continuent d’assurer le refroidissement des réacteurs.

– Et ils fonctionneront jusqu’à ce que la situation normale soit rétablie ?

– Ils sont faits pour ça.

– Je peux donc rassurer Madame la préfète, s’agissant, euh… de la protection des populations.

– La situation demande beaucoup d’attention sur le site, mais elle reste interne au site. Il faudrait un enchaînement de circonstances extraordinairement défavorable pour en venir à l’accident grave. Bien entendu, si cela venait à changer, Madame la préfète serait immédiatement prévenue.

1h05

Le jeune Côme s’en va de sa démarche dégingandée porter la bonne parole à Madame la préfète. Jean-Marie a prudemment omis de préciser que si les diesels de la tranche 1 fonctionnent normalement, la tranche 2, elle, est privée d’alimentation…

Bien sûr, il y a une parade. À défaut de courant, un système de secours, constitué d’une pompe mue par une turbine à vapeur, envoie de l’eau dans le circuit secondaire. Cela permet de continuer à évacuer la chaleur. Cette turbopompe de secours, la TPS, fonctionne sans électricité. Seul problème : les statistiques d’EDF montrent qu’elle est assez fragile…

1h07

Juste au moment où Jean-Marie entre dans la salle de commandes de la tranche 2, il entend un juron sonore.

– Manquait plus que ça, dit Paul, l’un des agents de conduite. La TPS est en rideau !

Cette satanée turbopompe de secours vient de lâcher. Voilà un peu plus de vingt minutes que le réacteur est arrêté. Jean-Marie fait un rapide calcul mental. Il doit y avoir au moins 50 à 60 mégawatts thermiques de puissance résiduelle. Si la TPS ne repart pas, le cœur se mettra à fondre d’ici deux-trois heures. Sans doute avant qu’on ait pu récupérer une source électrique.

1h 10

Ludovic vient aux renseignements.

– Même si la tranche 1 n’a pas de problème, la 2 va nous donner de gros soucis, dit Jean-Marie. On s’expose à une fusion du cœur alors qu’il y a encore une pression élevée dans le primaire. L’enceinte va souffrir…

– On risque un rejet radioactif à l’extérieur, complète Ludovic.

– Un rejet massif.

– Je croyais que l’Alsace, c’était pas le Japon…

– On n’y est pas. Et on va tout faire pour ne pas y arriver.

1h12

Jean-Marie constate qu’Ondine Romana, la préfète, lui avait envoyé un texto pour le prévenir de l’arrivée du jeune Côme. Il y a aussi un message de Christiane : « Ça va à la centrale ? » Il se rend compte qu’il n’a même pas pensé à la joindre. Il essaie d’appeler. Le réseau est saturé. Il pianote : « Tout OK, à + ».

– Ludovic, tu sais où est le téléphone satellite ?

– Sur orbite, comme d’hab’.

1h14

Ludovic est aller chercher un téléphone satellitaire à peu près aussi gros qu’une valise. Il n’y a pas d’urgence à appeler la préfète. Jean-Marie a déjà prévenu la direction nationale d’EDF. Il contacte la Drire Alsace (Direction régionale de l’industrie, de la recherche et de l’environnement. La cellule de crise de l’IRSN (Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire) sera en place d’ici une heure, une heure et demie maximum…

1h15

Jean-Marie réfléchit. Pour l’instant, le risque de rejets extérieurs est purement théorique. Les gars essayent de redémarrer la TPS. Même s’ils n’y arrivent pas, il reste des solutions. On peut tirer un câble pour réalimenter la tranche 2 avec un des diesels de la tranche 1. En fait, on est en situation d’incident sérieux. Point barre.

1h20

Jean-Marie gagne la salle de réunion entre les deux salles de commandes pour faire un point avec les chefs d’exploitation. Ludovic estime que la TPS est perdue et qu’il faut tout de suite essayer de raccorder la tranche 2 au diesel de la tranche 1. Paul, son collègue, est partisan d’insister avec la turbopompe de secours.

– Dix minutes, pas une de plus, tranche Jean-Marie. Si la TPS n’est pas repartie dans dix minutes, on tire le câble. Où ils en sont, avec l’incendie ?

1h24

Jean-Marie appelle l’équipe de première intervention avec un téléphone DECT qui utilise un réseau à courte portée sur le site. L’incendie va être bientôt maîtrisé. Des pompiers sont venus en renfort de Fessenheim et d’une commune voisine. Pas de blessé. Un agent incommodé par les fumées. Rien de dramatique.

1h35

La TPS est définitivement perdue. Une équipe spéciale se prépare à effectuer le raccordement de la tranche 2 à l’alimentation de secours de la tranche 1. L’opération devrait prendre entre deux et trois heures.

1h44

Une heure depuis la secousse. Les informations données par les instruments de la centrale, corroborées par les services de la préfecture de Colmar, indiquent un séisme de magnitude 7,4. Épicentre se situe entre 10 et 15 kilomètres au sud du site nucléaire.

L’Alsace n’est pas le Japon. Pas encore…

1h57

Incendie maîtrisé. Le téléphone DECT de Jean-Marie sonne. C’est le rondier, sorti faire un tour d’inspection autour de l’îlot nucléaire. Hors d’haleine, il bredouille des mots incompréhensibles.

– Reprends de l’air, fait Jean-Marie.

– La digue! souffle le rondier.

– Quoi la digue ?

– Elle est partie.

– Partie ?

– Y a plus de digue, ça coule comme un fleuve en crue. Y a de l’eau partout sur la départementale…

1h58

L’angoisse étreint Jean-Marie. La centrale de Fessenheim est construite à huit mètres en contrebas de la digue du Grand Canal d’Alsace. EDF a toujours considéré comme exclu que cette digue puisse se rompre. Mais il y a deux ans, le service Environnement du Conseil général du Haut-Rhin a réalisé une étude dans laquelle le scénario de rupture était envisagé, suite à un défaut non détecté dans la digue. Jean-Marie essaie de se remémorer le contenu de l’étude de 2011. Il ne s’était pas attardé dessus, vu que la direction d’EDF avait affirmé que les hypothèses prises étaient totalement improbables. Mais Jean-Marie l’avait quand même lu.

Ça lui revient. Si la digue se rompt à cause de la présence d’une lentille de sable, elle peut être emportée. Le débit d’eau atteint 500 m3 par seconde. L’eau commence par suivre plus ou moins le parcours de la route départementale qui contourne la centrale – ça fait une sorte d’entonnoir. Au bout d’un certain temps, l’eau encercle l’îlot nucléaire…

2h00

Jean-Marie appelle Ludovic.

– Tu te souviens de cette étude du Conseil Général ?

– Un tas de conneries, non ?

– Non. Ça disait quoi, à la fin ?

– Qu’il pouvait y avoir un bon mètre d’eau autour de l’îlot nucléaire.

– Pas vraiment un tsunami.

– Question de point de vue…

– Au bout de combien de temps ?

– Ça dépend des hypothèses.

– Dans le plus mauvais cas ?

– Trois, quatre heures…

2h02

Les deux hommes se regardent. Le tremblement de terre s’est produit il y a environ une heure vingt. D’ici deux à trois heures, l’eau va encercler l’installation. Avec un mètre de flotte autour de l’îlot nucléaire, les diesels de secours seront noyés. La dernière possibilité d’alimentation électrique disparaîtra.

– Je voudrais pas faire de mauvais esprit, grogne Ludovic, mais ça commence à ressembler à Fukushima…

 

A suivre

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